marion charlet
03.2015
 

Pauline de La Boulaye, Bruxelles, mars 2015
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Vous venez d’entrer dans un temps suspendu.
Là, au milieu de ces peintures, vous êtes ni dedans ni dehors.
Ces grands formats abattent les murs. Ils sont peints jusque sur la tranche. Vous êtes l’acteur de ce que vous voyez.
Il n’y a personne d’autre.

***

Sur votre gauche, vous êtes enfermés dedans.
Le regard cerné par des murs en brique, des portes-fenêtres, des verrières, coupé entre deux toiles.
L’horizon  d’un  bois  persiste,  quadrillé  par  des  lignes  rectilignes  que  Marion Charlet trace impeccablement sans déborder, en utilisant du scotch.
Approchez-vous, ça fait un bourrelet de peinture, comme une cicatrice.
Reculez-vous, et ça devient rigoureux, à vous inscrire une grille dans l’iris de l’œil.
« Je me contrains pendant des semaines à cette architecture rigide. Je m’enferme pour pouvoir voir à travers la fenêtre. »

Dans une cage ouverte, le sol est absolument mouvant : cercle infini de matière naturelle vivant comme l’horizon et les fleurs qui semblent résister à l’aplanissement de la vie par le verre et la brique. « La nature, je la rajoute, sans me contraindre. »

***

Marion Charlet n’invente aucun de ces lieux. « Je suis habitée par eux ». Ils la hantent, avec leurs histoires. Ce sont des lieux de possession.

« Dedans, c’est trop beau pour être vrai. Dehors, c’est apaisant. »

***

En face, vous êtes enfermé dehors.
La maison est l’horizon. Vous regardez un endroit où tout est à l’envers par rapport à ce qui est dans votre dos.

Les deux toiles s’unissent pour former un tout. Un toit pour ciel. Marion Charlet habite cette maison en devenir.
Elle s’est acharnée au scotch pour qu’elle ait des briques, des marches, des tuiles. Mais elle la transforme, au lieu d’être transformée par elle : américaine avec ses rocking-chairs, exotique avec ses fleurs-ananas et son perroquet, intemporelle avec ses lions en pierre, à peu près précise avec son numéro 301, surréelle avec sa boîte aux lettres poisson, bref, en vie.

Des rideaux violets sont tirés. Le cœur de la maison, c’est l’endroit de l’être : le bout du chemin qui s’ouvre à l’entrée du bois que l’on voit depuis la verrière dans votre dos.

Chaque tableau rapproche Marion de cet intérieur.

écrit à la suite d’un entretien avec Marion Charlet, Bruxelles, 32 ans en 2015

   
 
    t    
05.2014
 

Marion Charlet - À l’abri des phantasmes.

Julie Crenn

http://crennjulie.wordpress.com/2014/05/11/marion-charlet-a-labri-des-phantasmes/

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« C’est une question d’échelle, ce qui a plus à voir avec le temps qu’avec l’espace où, si l’on préfère, ce qui permet de voir l’espace à travers le temps. »

Gilles A. Tiberghien – Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses (2005).

     Les peintures et les dessins de Marion Charlet semblent provenir d’un rêve, d’une histoire romantique, d’un fantasme ou d’un poème. La nature est son sujet de prédilection. Par le biais de plans enchevêtrés, elle nous donne à voir des arbres aux cimes infinies, une végétation luxuriante, des lumières irradiantes et des couleurs électrisantes. Les esprits de Peter Doig, de David Hockney et de Martine Aballéa nourrissent un imaginaire binaire. En effet, tout n’y est pas idéal, charmant et apaisant. Le point de vue adopté par l’artiste convoque un trouble, une impossibilité, un vertige. Derrière les décors bucoliques, s’installe une perturbation sourde et impalpable. Ainsi, nous sommes comme cachés dans une cave, dominés par des troncs d’arbres, empêchés par une brume épaisse, bloqués par une immense verrière, blottis contre une haie fleurie. L’horizon y est absent, la fuite semble illusoire. Les paysages colonisent l’espace de la toile, ils sont totalement architecturés par des constructions ouvertes sur l’extérieur, ainsi que par des éléments végétaux. L’artiste procède par interventions successives qui viennent nourrir la profondeur et l’espace de projection mentale.

    Marion Charlet articule un vocabulaire de formes et de motifs qui jalonnent son œuvre : serres, verrières, cabanes de planches de bois flottantes, troncs d’arbres violets, orchidées aux tonalités carnées, carrelages diaphanes. Chaque élément porte notre regard vers un ailleurs, un horizon qui nous semble impossible à atteindre. Le regardeur adopte une étrange position, il est à la fois au dehors et au-dedans d’environnements insaisissables. Alors, l’espace de la toile représente un abri symbolique pour l’artiste, qui, à travers lui, observe des paysages intérieurs et extérieurs. Ses abris ne sont jamais totalement fermés, il est alors difficile de s’y cacher. Les cabanes sont ouvertes, les verrières sont fragiles et translucides, les serres sont ajourées. Il nous faut regarder à travers les vitres pailletées et les feuillages pour tenter de pénétrer non pas une restitution fidèle du réel, mais des paysages qui seraient les fruits de visions et de réminiscences mémorielles. En effet, chacun d’entre eux se rapporte à l’expérience personnelle de l’artiste : une personne disparue, un lieu particulier, un souvenir dissipé. Les paysages aux tonalités phosphorescentes traduisent un lieu de mémoire que l’artiste qualifie de véritable offertoire. Un terme chargé symboliquement et spirituellement, qui nous permet d’envisager sa peinture comme un don à destination du regardeur, mais aussi de celles et ceux qui ont autrefois traversé ces maisons, ces cabanes, ces parcs, ces jardins et ces bois. Des destinataires dont les silhouettes spectrales peuvent surgir au creux des paysages. L’artiste convoque ainsi le conscient et l’inconscient, le réel et l’imaginaire, la vie et la mort, la présente et l’absence. Comme dans l’œuvre photographique de Martine Aballéa, les lumières irradiantes, les couleurs scintillantes et l’apparence féerique sont trompeuses. En entremêlant les dimensions physiques, psychiques et perceptives Marion Charlet travaille le caractère vénéneux, troublant et dérangeant de paysages faussement idylliques. Elle fouille et retient les décors de souvenirs latents, de projections intemporelles et de phantasmes qui habitent sa mémoire et son imaginaire.

   
 
    t    
11.2013
 

Que fais-tu ?
Je construis des abris, des cabanes. Une sorte de fascination.

Pourquoi en peinture ?
Si cette fascination était réelle, tu pourrais directement t’insérer dedans. Ça se passe entre ton œil et ton esprit.

Peut-on s’y cacher ?
J’aimerais bien.

Peut-on s’y réfugier ?
Sais-tu grimper pour atteindre le sommet ? Parfois, certains y arrivent, le spectacle est plus beau d’en haut.

Qu’y voit-on ?
Des fleurs qui virevoltent, qui se battent entre elles. Je ne sais pas. Tout cela s’agite très vite. Alors, arrive l’impression que l’on va tomber dans ce grand trou.

Quel est ce trou ?
L’espoir.

Ah bon ?
Oui, quand on redescend, il ne reste plus que le vide, une absence.

Mais, quel vide?
Un monde sans véritable présence, une coquille creuse, factice. Il y a des restes d’hommes – aux figures désincarnées - ils sont figés, comme plantés là. Une violence sourde subsiste. Ce que l’on voit vraiment.

Mais alors, que font-ils ?
Ils attendent.

Quoi ?
De pouvoir y monter.

Marion CHARLET

   
 
    t    
01.2012
 

Ciel, escaliers, passerelles, piscines flottantes, jardins oubliés, arbres sans troncs, tours, plates-formes de chantier, cailloux volants... Ma banque d'image est celle que je construis au fil des années, au fil des voyages, entre réalité et imaginaire. Rien de glané sur le net, des photos d'endroits que je connais, de chemins balisés. Et j'en fais un pari : serai-je capable de faire d'un pré Vendéen une peinture intrigante, onirique? Ramener le souvenir, la sensation la plus personnelle au plus universel, au plus atemporel.

Au fil du temps, ma mémoire s'est transformée en éponge et des référents culturels se sont ajoutés, enrichissant et complexifiant la tâche. Le paysage devient un terrain d'observation, un prétexte où artifice, nature et architecture viennent se confronter dans un univers globalisé. La composition est souvent penchée mettant le spectateur en situation de déséquilibre, glissant vers un possible ailleurs.

Comme si je me tenais au bord d'un échiquier, je guette cet instant primordial, où les règles contraignent le joueur à sortir des limites du jeu. La partie peut alors commencer. Rien d'allégorique. Juste un possible territoire figuratif, incitant à la rêverie. Une séduction apparente, trompeuse, parfois contre-nature, acide, créant ce sentiment ambivalent, de malaise : un faux brin d'exotisme, comme une nouvelle vision de notre monde. Sans réalité propre, sans ville dévastée, sans foule humaine, où les plantes deviennent carnivores, où les dalles se muent en plafond, où les architectures sont distendues.

A l'instar de P.Doig ou D.Schnell, le grand format s'est dans un premier temps, imposé comme le support le plus évident pour plonger dans un espace et une architecture où le spectateur peut attraper directement la corde ou venir marcher sur une planche branlante. Avec la série "The Gateways", le format du châssis s'est récemment inversé, passant plus grand au tout petit (19 x 27 cm), établissant ainsi un rapport plus intime : des portails, des passerelles, des passages, comme vus à travers un kaléidoscope.

"Rien ne distinguent les souvenirs des autres moments : ce n'est que plus tard qu'ils se font reconnaître, à leur cicatrice. (...) Il se demanda s'il l'avait vraiment vu ou s'il avait crée ce moment de douceur pour étayer le moment de folie qui allait venir." La Jetée - 1962 - Chris Marker

Marion CHARLET

   
 
       
11.2011
  The Gateways X    
   

The «Gateways» est une série de sept peintures dont le format se veut volontairement petit (19 x 27 cm).

Des portails pour sept nouvelles planètes agissant comme des passerelles dans de nouveaux mondes virtuels.
A l'image d'une Alice aux pays des merveilles, on pourrait passer de l'autre côté du miroir : du côté de cailloux volants qui sentent le chewing-gum, des plantes carnivores qui s'échappent du ciel, de champignons presque atomiques qui viennent gangrener des espaces naturels voire idylliques.
L'effet semble chimique.
Comme lorsque l'on se colle à travers un œil de bœuf pour y voir ses propres utopies.

 

glasscube

Glass cube, 2011

       
03. 2011
  Real Estate X    
   

Une simple plateforme, témoin de la mise en œuvre d’un chantier et des figures à la posture presque animale sont courbées. Elles s’appuient sur la tranche du plateau, comme on se penche pour voir ce qu’il se passe au bord. Leurs mains s’activent comme pour attraper leurs propres images.

On dirait que seul leurs reflets ne font pas grève.

 

real estate

Real Estate, 2011

       
05.2010
  Les peintures de Marion Charlet déterminent des lieux entre nature et artifice par Marc Desgrandschamps    
   

L’évocation d’un pré ou d’un paysage d’arbustes vient se heurter à des figures géométriques aux couleurs vives, dont la structure matérialise en perspective l’espace qu’il nous est donné de voir. Les éléments végétaux semblent parfois corrompre ou contaminer ces figures qui, dans certaines toiles, se développent en forme d’intérieurs ou d’habitations. Le regardeur perçoit des traces de carrelages, le périmètre d’un bassin, et même un fauteuil qui semble être le témoignage le plus probant d’une présence humaine, peut-être enfuie, mais dont il subsiste quelques indices.

On songe à ces romans d’anticipation où des villes désertées et reconquises par la végétation manifestent la trace d’une humanité disparue. La séduction visuelle qui émane de ces tableaux est tempérée par le malaise que suscite cette absence, malaise amplifié par un coloris souvent étrange, acide, comme s’il s’était produit une altération de notre vue ou du monde.

Même le grand paysage lumineux (Awake 2008), à l’allure impressionniste et printanière nous intrigue par son herbe trop verte et ses fleurs si vives, comme s’il avait été le site d’une catastrophe à l’exemple de ces photos d’une nature luxuriante prises autour du site de Tchernobyl.
Une autre peinture
(Bascule 2009) met également le spectateur dans la position incertaine d’être en déséquilibre, à la manière d’un film tourné en caméra subjective, ce déséquilibre se liant avec l’étrangeté ressentie à la contemplation de ce paysage qui s’étend au loin sans que l’on puisse l’atteindre, la passerelle qui le reliait vers nous s’étant rompue.

La démarche de Marion Charlet n’est pas allégorique, mais son travail met en scène la fêlure qui est venue s’inscrire dans les certitudes que nous avions vis-à-vis du monde comme représentation.
Elle rejoint ainsi nombre de jeunes artistes qui, par des moyens divers, questionnent les relations de notre univers globalisé avec un environnement qui autrefois s’identifiait au domaine enchanté des dieux et des nymphes. Ces relations sont aujourd’hui placées sous le signe de l’inquiétude, du désenchantement et d’une forme d’interrogation sur l’authentique et l’artificiel.

Ses peintures, quel que soit leur registre, entre figure et forme spécifique, donnent l’image de ce malaise dans la représentation. Leur beauté est parfois captieuse, telle la nature autour de Tchernobyl, mais cette beauté est peut-être ce qui vaut d’être préservé quand tout est perdu, à la façon dont Bernard-Marie Koltès déclarait : « Sans la beauté, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Alors, préservons cette beauté, gardons cette beauté, même s’il lui arrive parfois de n’être pas morale. Mais je crois justement qu’il n’y a pas d’autre morale que la beauté. »


Marc Desgrandchamps

 

bacule

Bascule, 2009

 

awake

Awake, 2008

       
         
         
         

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